Les envoûtés, Witold Gombrowicz
| Le château enchanté de Gustave Doré. Lavis, plume et encre brune (1867). |
Le roman de Gombrowicz propose une action en Pologne : chemins entrecroisés de joueurs de tennis semblables comme frère et soeur, riche héritier agonisant dans son château avec son secrétaire et son fidèle valet, une aristocratie vénale et désoeuvrée, un voyant aux dons miraculeux... Le château de Myslotch, gothique et hanté, permet de mettre en place une atmosphère sombre et énigmatique, proche des tableaux d'un William Turner en fin d'espoir, ou d'un Gustave Doré hâté. Les envoûtés s'entoure d'un lugubre château, des brouillards dans une forêt sombre, des souterrains, des fosses, des fantômes, des esprits malins.. se rapprochant ainsi des stéréotypes du roman d'épouvante.
Les envoûtés est un ouvrage publié dans la jeunesse de l'auteur Witold Gombrowicz, qui l'appelle lui-même un "mauvais roman alimentaire" à paraitre dans un feuilleton populaire durant l'été 1939, le reniant ainsi jusqu'à quelque jours de sa mort : «Je suis néanmoins porté à croire que cette idée de "mauvais roman" fut l'apogée de ma carrière littéraire - jamais, ni avant ni après, je n'ai conçu d'idée plus créatrice.» On retrouve dans ce "roman alimentaire" certaines qualités indéniables : mes amours pour la sociologie et la psychologie m'assènent d'injonctions pour mentionner la notion d'identité développée au fil des pages. Dans cette société polonaise moderne, étant portée par des classes cloisonnées - aristocratie et noblesse, milieux populaires voir pauvreté -, on observe les mélanges observés par des mondains arrogants et leurs penchants bestiaux (Maya, tout particulièrement). L'ambition sociale et l'importance de la réussite, fut-elle professionnelle, maritale ou de réputation, sont des éléments primordiaux pour l'analyse psychologique et le développement des caractères ici présents. Maya et Walczak, joueuse de tennis mondaine et montante et son entraineur attitré issu des classes populaires, se retrouvent donc tout le long du roman apparenté, frappant de ressemblance, dans leurs expressions, leurs réactions... si l'un est capable d'une chose, l'autre aussi et sans doute plus. Le cercle est ouvert. Mais cette « troublante parenté de leurs natures, [...] comme si leurs mouvements obéissaient aux mêmes mystérieuses lois » semble se refermer sur eux au fur et à mesure que la lecture se prolonge.
| Le champion de tennis Baron Gottfried von Cramm et sa femme Lisa von Dobeneck. (1930) |
L'auteur a tout de même bien du mal à aller jusqu’au bout du genre fantastique, le dénouement faisant appel à une rationalité exemplaire : et c'est là sans doute ce qui m'a le plus plu. L'ensemble montre l'importance de la pression et de l'imaginaire sur des événements simples et inoffensifs, le besoin de se créer un enjeu divin, surnaturel, pour se rassurer et dépasser sa nature d'homme - de simple homme, devrais-je dire. Le voyant Hincz est donc la cible de nombreuses railleries sous-entendues qui donne cet aspect dément au personnage, malgré toute sa bonne volonté et ses bons sentiments. Comme le professeur, il est un homme simple, guidé par ses émotions et ses valeurs, et réussissant par son envie plus que par ses dons. Le romancier semble avoir réduit les fantômes au tissu qui leur sert traditionnellement de cosmétique, objet matérialisé et central du château hanté, dans la Vieille Cuisine, siège des fantasmes et des fantômes du château de Myslotch. Le démon blanc dans sa cuisine blanche semble hanter les visiteurs et le prince. Il fait peur par inconvenance, par obstination, ramenant les instincts apeurés de l'Homme au premier plan du récit.
Il me fallut un certain temps pour m’apercevoir que le prince cachait quelque chose. Il avait peur. La nuit, il ne pouvait dormir et venait rôder dans les parages de la Cuisine sans jamais y entrer. Il tournait autour toujours à distance. Parfois il laissait entendre qu’il se passait quelque chose, mais je pensais qu’il divagait. Jusqu’au jour où il vint me trouver : « Grégoire, me dit-il, je vais vous montrer quelque chose, mais n’en parlez à personne. » Il me conduisit à la Cuisine, ouvrit la porte, mais resta sur le seuil en m’indiquant la serviette : « Quel courant d’air ici ! Voyez comme cette serviette remue… car elle remue, n’est-ce-pas ? »
Malgré quelques lourdeurs de style qui m'ont agacé à la lecture (je ne compte plus le nombre de sous-entendus sur la ressemblance du triangle Maya - François - Walczak, par exemple), le récit se lit comme un conte, nous happe comme un film nous plongerait en lui et l'ensemble est délicieux, exposant les tendons - d'Achille ? - de l'âme humaine de façon délicate et ironique par instants. Ne vous laissez pas repousser par les 400 pages, passer le torchon sur la table en vaut la chandelle.
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